15 avril 2011
Yutaka GOTÔ
Cinq semaines se sont écoulées depuis le grand tremblement de terre qui a frappé l’est du Japon. Dans ma dernière chronique, j’écrivais que la vague du tsunami avait atteint 16 m en son plus haut point, mais des inspections ultérieures ont montré qu’elle avait même touché des endroits situés à 37 m de hauteur. Une ampleur dépassant littéralement toutes les prévisions.
La vie demeure incommode dans les lieux d’accueil des zones sinistrées du Tôhoku, mais à Tokyo la vie normale commence à reprendre ses droits. Les yaourts et les nattô continuent à manquer, mais les autres produits sont disponibles. Le nombre de trains a à peine diminué, et se rendre au travail ne pose pas de problème. L’éclairage a été réduit dans les gares, et de nombreux escaliers mécaniques ont été stoppés au profit des seuls ascenseurs. Comme les gares étaient particulièrement éclairées jusqu’à présent, elles ne le demeurent pas moins aujourd’hui que les gares françaises. Les supérettes, les stations essence et la plupart des commerces essaient eux aussi de limiter leur éclairage. Ici encore, on est loin de la pénombre, aucun problème ne se pose, et cette mesure montre bien à quel point tout était trop éclairé jusqu’à maintenant. On commence par ailleurs à se dire qu’il n’est peut-être pas nécessaire que les supérettes soient ouvertes 24 heures sur 24… Au Japon, le trop pratique est devenu une évidence, et peut-être ce séisme est-il une bonne occasion de remettre en cause cet état de fait. Depuis le début du mois d’avril, les coupures d’électricité qui étaient prévues dans chaque zone de Tokyo pendant trois heures, à tour de rôle, n’ont pas eu à être mises en vigueur. Le gouverneur de la préfecture de Tokyo, M. Ishihara, qui vient d’être réélu pour effectuer un quatrième mandat, a souligné que « les distributeurs automatiques et le pachinko », qui consomment beaucoup d’électricité, constituaient un problème. Leur gestion est privée et la liberté du commerce est importante, mais le pachinko (jeu d’argent populaire typiquement japonais) n’est pas indispensable et il est vrai que les salons de pachinko sont excessivement éclairés. Quant aux distributeurs automatiques, nous n’avons sûrement pas besoin d’en avoir autant. Les distributeurs ont connu un grand essor au Japon parce que le pays est sûr et qu’ils ne sont pas vandalisés, et il est vrai qu’ils sont très pratiques. Mais aujourd’hui nous devons tous prendre sur nous et accepter de petits désagréments, donc nous attendons également des secteurs commerciaux qu’ils économisent l’électricité. L’assemblée métropolitaine de Tokyo envisage de demanderque la fonction réfrigérante des distributeurs automatiques soit coupée du mois de juillet au mois de septembre, de 10 heures à 21 heures. La puissance électrique de Tokyo alimenterait 870 000 distributeurs automatiques, or deux de ces appareils consommeraient à eux seuls autant qu’une maison individuelle. Les boissons fraîches étant distribuées par le biais de ces machines à hauteur de 37%, cette mesure représenterait toutefois un contrecoup sévère pour le secteur, et des voix s’élèvent contre une telle proposition. L’avenir de cette proposition est la cible de toutes les attentions. Les pics de consommation électrique sont atteints en été, en raison de l’utilisation des systèmes de climatisation ; 10 000 000 kw ne suffisent pas à satisfaire la demande et les coupures d’électricité programmées seront inéluctables. Dans les grandes entreprises, une économie d’électricité de 25% devrait être appliquée de manière obligatoire, et l’on envisage que les groupes d’entreprises ainsi que certains secteurs commerciaux participent à l’effort collectif en interrompant momentanément leur activité. Sony a fait savoir que ses employés prendraient leurs congés simultanément afin que l’entreprise cesse le travail pendant 2 semaines. Cet été devrait constituer une épreuve pour l’activité économique japonaise.
Dans le domaine télévisuel, la NHK fait exception mais les émissions de télévision privées sont gérées grâce aux spots publicitaires. Or ces spots ont tous été supprimés juste après le tremblement de terre. Chaque chaîne a ainsi renoncé à 200 millions de yens de recettes publicitaires par jour. Les publicités reviennent aujourd’hui sur les écrans, mais elles ne sont pas encore aussi présentes qu’en temps normal.
Depuis le séisme, 560 000 réservations d’hôtels et d’auberges traditionnelles ont été annulées dans tout le pays. Rien d’étonnant dans la région du Tôhoku, mais même le quartier d’Asakusa, à Tokyo, généralement envahi de touristes étrangers, semble quelque peu déserté. Pour la fameuse golden week (cette année du 29 avril au 5 mai) au cours de laquelle les Japonais déferlent dans les lieux touristiques du pays entier, la ville de Kyoto (pourtant éloignée du tremblement de terre) enregistre 4 fois moins de réservations que l’an dernier, et les régions de Kyûshû et d’Okinawa, encore plus distantes, auraient relevé chacune plus de 10 000 annulations.
Au mois d’avril, nous avons pour coutume d’admirer les cerisiers en fleur tout en dégustant du saké. Mais cette année, nombreux sont les Japonais qui se sont abstenus de contempler les fleurs. Et l’on sait d’ores et déjà que le grand festival de feux d’artifice n’aura pas lieu cet été. Le dirigeant d’une fabrique de saké du Tôhoku s’est pourtant adressé aux Japonais en ces termes : « Ne renoncez pas à aller voir les cerisiers en fleurs, buvez plutôt à cette occasion du saké en provenance du Tôhoku ». Il est vrai que si nous nous privons de tout, l’économie en pâtira : nous devons dépenser notre argent et stimuler notre économie.
Un certain nombre d’articles connaissent d’ailleurs un succès inattendu. Les ventes de porte-bébés auraient par exemple été multipliées par 2. Comme les répliques se poursuivent et que les poussettes sont encombrantes, les porte-bébés se montreraient en effet plus pratiques. Autre bien de consommation à succès : l’attaché-case en aluminium, type Halliburton. On peut y glisser ses papiers importants (livret de banque, carte de sécurité sociale) et emporter le tout avec soi en cas de besoin, d’où une multiplication des ventes par 5, par rapport aux années précédentes.
Moins nombreuses pendant quelque temps, les répliques se sont à nouveau multipliées. Certaines personnes souffrent de ce que l’on qualifie en japonais d’ « ivresse du séisme » : elles ont l’impression que la terre tremble même lorsqu’elle ne tremble pas. Le principe serait le même que dans le cas de l’ « ivresse des transports ». De nombreux Japonais disent également souffrir d’insomnies…
Le montant de l’aide étrangère reçue par le Japon en 2011 s’élèverait à 54,5 milliards de yens(86,4 milliards en ajoutant les promesses de dons). Il dépasse ainsi l’aide reçue par le Soudan, l’Afghanistan ou Haïti, et place le pays au premier rang mondial. Habituellement, l’argent collecté provient pour la majeure partie d’aides versées par les Etats, mais 82% de l’argent envoyé au Japon viendrait en l’occurrence de dons effectués par des particuliers ou des associations de soutien. Nous en sommes très reconnaissants. Et nous remercions du fond du cœur les gens du monde entier, extrêmement nombreux, qui ont fait parvenir au Japon des messages d’encouragement, via YouTube par exemple.
:: Neméro 8 : Les enseignements du grand tremblement de terre
:: Numéro 7 : "La vie post-séisme" – 3#
:: Numéro 6 : "La vie post-séisme" – 2#
:: Numéro 5 : "La vie post-séisme" – 1#
:: Numéro 4 : "Séisme et centrale nucléaire"
:: Numéro 3 : "En cas de tremblement de terre"
:: Numéro 2 : "Les toilettes modernes"
:: Numéro 1 : "Le réseau ferré au Japon"